Rosebeude - Monde de merde.

11 mai 2010

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Les moments ne se fixent pas dans ma mémoire, ils bougent tous seuls. Parfois je mélange un ou deux souvenirs parce que je les superpose sans le savoir, et que par transparence on n'est pas toujours surs que l'image est double. Et puis les souvenirs sont précis, ils partent d'un instant à un autre et essayent toujours de grandir, mais je n'ai pas de place alors ils restent étroits, et puis les odeurs meurent en premier, après les sons, et enfin les détails. Seuls demeurent des fragments découpés au petit bonheur la chance sur la bande originale, et le souvenir prend vie comme un zombie.

En quelques années, mon enfance est passée d'âcre à aride. Les souvenirs sont plus nets, et je me souviens surtout de quand les rues étaient vides. J'ai changé d'école, donc, je suis montée plusieurs rues plus haut, et on m'a inscrite à l'école municipale comme tous les enfants normaux dirons-nous. Elle était juste en bas de chez moi. Que dire? Une scolarité survolée, un maître, monsieur Théodore, un beau, grand antillais, un homme très joyeux et très frais, avec une lumière à l'intérieur. Il ne me faisait pas peur et il était tout le temps enjoué. Des difficultés à me sociabiliser, toujours, une amie – Cindy, ses parents étaient tellement des cas sociaux qu'elle vivait chez une grosse dame avec des chiens et des chats, dans une maison incroyable au 6bis, cité Veron à Montmartre. On avait une sorte de cours de yoga où on nous apprenait à respirer et où j'avais toujours une serviette moche alors que tous les autres en avaient une super cool. C'est là que j'ai entendu le terme "plexus solaire" pour la première fois. Aucun intérêt pour un gosse, et la maitresse était une sorte de hippie bizarre et probablement dépressive.

Il y avait Moussa qui un jour a eu une crotte de pigeon sur les cheveux et avec ses cheveux crépus c'était encore plus dégueu, il y'avait Adrien qui a redoublé sans le savoir et a pleuré devant tout le monde, il était sympa lui. Et puis d'autres filles, des gentilles, des méchantes. Les enfants mordent avec les mots, c'est terrible une enfance avec des chiens comme camarades. J'allais chercher des chewing-gums au magasin derrière chez moi et quand y'en avait un vert je gagnais un chewing-gum gratuit. Un jour,  j'en ai eu que des verts, et la dame du magasin a fini par refuser de m'en donner. N'empêche que j'étais tombée sur un super filon, j'étais contente.

Et puis il y a eu le CE2, avec une prof que j'aurais bien aimé adulte, le genre de femme androgyne qui fume et qui s'en fout, même si elle me grondait parce que je ne faisais absolument jamais mes devoirs. Et puis elle a dû tomber enceinte ou malade ou un truc qui l'a fait partir car on a eu une remplaçante en cours d'année. Elle marchait toujours d'un pas dansant, avec des robes à fleurs du rouge à lèvres et les cheveux courts et noirs. Vulgaire. Elle ne m'a pas ratée et a convoqué ma mère qui après l'entretien a marché à deux mètres devant moi, et m'a dit qu'elle ne m'aimait plus parce que j'avais des mauvaises notes. J'ai eu très peu de bonnes notes par la suite. Les années se sont suivies et j'ai vécu les mêmes choses encore, et encore, des COD, des COI, et des filles habillées en DPAM partout.

En été 93 nous avons déménagé rue des martyrs. Le quartier était plus sûr, c'était un chouette quartier, et on pouvait jouer dans la rue plus tard parce que de toute façons dans la rue y'avait que des boulangeries et des boucheries. Y'avait aussi une boutique un peu plus haut de chez moi qui s'appelait Diagonale Indigo. Je trouvais ce nom improbable et je suis toujours d'accord avec ça. C'est l'époque d'un mélange pour cinq francs sans réglisse s'il-vous-plaît madame. Toutes les semaines j'allais à la boulangerie du coin et pour cinq francs t'avais un mélange plus gros que le poing. C'était le temps ou dix centimes suffisaient à te rendre heureux pour cinq minutes. Les bonbons c'était comme de la drogue, je les finissais vite et fallait en avoir toujours plus. C'était aussi pratique pour te faire des potes. T'arrivais vers quelqu'un avec qui tu voulais parler et tu lui proposais un bonbon, et pour les amoureux c'était pareil. Je commençais toujours tout avec des bonbons, et d'ailleurs quand j'ai entendu la chanson de Brel pour la première fois j'ai tout de suite compris ce qu'il voulait dire.

La rue des martyrs sentait le pain chaud. Quand je passe à côté d'une boulangerie traditionnelle j'ai toujours un coup au cœur et une soudaine envie de bonbons.

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04 mai 2010

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L'année suivante j'ai changé d'école, je suis allée deux ou trois rues plus haut, rue de Milan dans une école privée, qu'on appelait la Trinité. Le jour de ma rentrée, car il fut plus tardif que pour d'autres – je ne faisais jamais comme tout le monde, c'était un signe – j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps. J'étais en avance et on m'a mise au CP, alors que je n'étais qu'un bébé. D'autres enfants précoces auraient supporté la pression, et l'ont fait d'ailleurs, j'en connais, mais j'étais très immature affectivement, je buvais encore le biberon tous les soirs, et je n'étais pas du tout prête à entrer à l'école définitivement.

Les élèves apprenaient à lire, moi je savais déjà. Pourtant j'étais incapable de réciter l'alphabet. J'ai eu de mauvais résultats cette année en français, alors que j'excellais dans les maths, pour la simple raison qu'ils ne me laissaient pas lire comme je savais le faire, ils voulaient y ajouter des règles. Je n'ai jamais été capable de les comprendre, et encore aujourd'hui je fonctionne avec mon système d'écrire ce qu'on lit. Jusqu'à mes onze ans mon orthographe était atroce, parce qu'on me demandait pendant les dictées de faire attention à quoi s'accordaient les verbes, les COD, les COI, et je ne sais quelle autre règle absurde, et j'ai toujours pensé que si on changeait ce système au moins la moitié des français serait lettrée, ce qui ne serait déjà pas mal. Après j'ai fait comme dans les livres et je suis passée de moins quinze sur vingt (pour de vrai) à vingt sur vingt, tout simplement.

J'ai donc dû réapprendre ce que je savais déjà, je ne comprenais toujours pas ce qui m'arrivait, pourquoi j'étais là et pas à la maison tranquillement en train de lire un livre, j'étais sage je pouvais rester là bas et je n'aurais dérangé personne, mais on me forçait à aller à cette garderie horrible où je n'avais aucun ami.

Etre pauvre dans une école privée du VIIIe arrondissement de Paris, c'est affreux. Des vêtements moches, des collants si usés qu'on voyait à travers alors qu'ils étaient en coton, des trous, des tâches, le goûter pas très ragoutant, jamais de beaux sandwiches aux sorties, et pas de pain au chocolat à la fin de la journée. Maman travaillait tout le temps alors c'était une nourrice qui venait nous chercher, et je n'aimais pas souvent mes nourrices comme j'ai pu le démontrer plus tôt. A cette époque la polonaise avait battu tous les records de la nourrice détestable. Déjà elle parlait un ersatz de russe ce qui lui donnait l'air débile, elle était grosse, moche, vieille, et immense, avec des vêtements laids de supermarché rayon grosse ménagère, si bien qu'un jour je lui ai tiré la langue, ce qui équivaut à un gros mot, c'est juste que je n'en connaissais pas.  Elle l'a tout de suite rapporté à ma mère, mais je fus vengée quand le frère décida de tomber malade et de vomir absolument partout. C'était une de nos spécialités, le vomi périphérique, une fois j'ai été malade chez mon père et j'ai vomi absolument partout et il a été furax. La polonaise a démissionné peu de temps après, en tout cas.

L'année a continué et est allée de pire en pire. J'ai fini par devenir amie avec une fille triste qui s'appelait Isabelle, qui vivait tout près de chez moi. Sa mère était sèche comme une biscotte, et elle avait un petit frère de l'âge du mien. On allait parfaitement ensemble. Un soir j'ai dormi chez elle et elle m'a montré son sexe, sans arrière pensée aucune mais c'était quand même hyper gênant, je ne voyais pas l'intérêt de montrer nos parties intimes entre filles, déjà que les garçons n'étaient pas trop dans mes occupations, je n'allais pas chercher à savoir ce qui se passait sous les culottes des filles.

On n'est pas restées amies longtemps, surtout que j'ai changé d'école l'année d'après. Mais cette année fut longue pour beaucoup de raisons. Ma solitude, a peine soulagée par Isabelle, commença à devenir une vraie gêne. Je m'occupais comme je pouvais, j'essayais d'ouvrir des cadenas, c'était mon occupation principale. Je m'imaginais dans un château et j'allais d'un endroit à l'autre, et j'essayais de trouver un code secret pour m'échapper de là. C'était très méticuleux comme jeu, et seule Isabelle y a joué avec moi, une fois. Je ne sais pas si c'est elle qui en a parlé au garçon qui s'est moqué de moi devant tout le monde, mais je sais qu'après je n'y ai plus jamais joué.

Puis une des filles de l'école, une grande, m'a trouvée et m'a traumatisée à vie. Elle m'a hurlé dessus à plusieurs reprises, dans la cour d'école, j'étais contre un poteau et elle tournait autour de moi en hurlant. C'était tellement absurde et pourtant je me sentais vraiment coupable, comme si j'avais fait une bêtise. Elle l'a fait plusieurs fois puis elle a arrêté, mais personne ne l'y a forcée, tout le monde s'en foutait. Je n'ai jamais pensé à me plaindre auprès d'un adulte ou d'un surveillant, de toute façon ils étaient tous dans le coup.

J'ai passé un an comme ça, noël cette année-là fut doux et heureux, puis l'été arriva. Pour la fin des cours il y avait un spectacle et on a joué la petite sirène et je l'ai pris très, très à cœur. Mais je n'en garde pas un bon souvenir, j'ai dû faire une connerie sur scène. Quoi qu'il arrive je me souviendrai toute ma vie du costume, un juste au corps bleu auquel on avait attaché des foulards transparents, qui me transformait instantanément en sirène.

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03 mai 2010

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Mon enfance a eu un autre goût après ça. Avant, il y'avait mon parrain Diadia Genia, qui était vieux et que je trouvais beau, malgré les cernes, avec maman il m'avait offert une robe de princesse bleue parce que j'arrivais enfin à rouler les r. Avant, il y avait Judith ma sœur de lait, sa maman était morte suicidée et je devais bien m'occuper d'elle. Elle avait une girafe bleue et blanche et elle était plus petite que moi, et je les aimais elle et son père comme des personnes de ma famille. Avant, il y'avait les nourrices russes, une fois j'ai dormi chez une russe rousse qui avait un enfant métis, dont j'étais un peu amoureuse. Elle nous lisait des contes éternels en projetant des diapositives sur le mur, et ces histoires avaient un goût, un parfum et une texture. Et je dormais heureuse là-bas.

Une autre était grande, blonde et intelligente, mais j'ai oublié son nom. On m'a toujours dit que je l'adorais plus que tout. Et il y avait Lydia, qui était faible, aussi. Je n'aimais pas cette femme, elle me faisait pitié. Je déteste ce sentiment. Elle pleurait souvent et je me suis toujours dit qu'un adulte consolé par des enfants c'était pathétique. Lydia était fragile et elle portait des lunettes, ce qui donnait l'illusion que derrière, son visage aurait pu être beau.

Avant l'enfance avait un goût de confiance et de lait, et j'étais mieux comme ça, mais je suis revenue et mes souvenirs ont pris une autre couleur.

Après tout ça tout a pris une odeur de plastique. Y'a des parties de ton enfance dont t'as pas le droit de te plaindre mais qui n'en sont pas moins âcres, et tu ne te rends pas compte quand tu le vis jusqu'au jour où tu fais le point et tu sens que quelque chose s'est mal passé pour toi. J'ai souvent changé d'école mais pas de quartier. A cette époque-là on vivait dans le IXe, rue de Bruxelles. Et j'ai fait trois écoles en partant par le bas, à St-Lazare. La première dont je me souviens est le cours ATMER. C'était apparemment la seule époque où mes résultats scolaires furent à la hauteur de qu'on attendait de moi, et on m'en a longtemps parlé, mais sans pouvoir me remettre à ma place d'écolière parfaite dix sur dix et tableau d'honneur en prime. J'étais si petite que je me souviens à peine de cette époque, j'avais quatre ans comme en Normandie et je m'endormais en cours, du coup je faisais n'importe quoi et j'étais toujours à côté de la plaque. J'avais un très joli manteau vert et je l'ai perdu, maman était furieuse, mais moi fallait pas me parler à cette époque, je vivais dans un autre monde, un monde très silencieux où les paroles entraient par une oreille et sortaient par l'autre comme ça après c'était vide.

Je me souviens de deux enfants là-bas. La première c'était Tamara, qui était la fille d'une amie de ma mère. Je la voyais souvent le week-end et je dormais dans leur grand appartement dont même l'entrée était grande. Il y avait un tableau gris avec des rats, c'était un tableau de la mère qui était peintre et seulement peintre parce qu'elle avait visiblement les moyens. Avec le recul je me rends compte que c'était pas mal du tout, elle avait un coup de maître. Tamara avait des copines à l'école, je ne me souviens pas d'en avoir eu une seule. On ne se parlait pas beaucoup en cours mais je crois que ça ne me posait pas de problème, j'avais l'impression de ne pas être à ma place de toute manière et elle n'aurait pas arrangé les choses, Tamara était gâtée et moi non, ce qui faisait une sacré différence.

Et puis il y avait ce garçon, ce tout petit gentleman qui tomba fou amoureux de moi. Je ne sais pas trop comment il s'y est pris pour en arriver là, je regardais toujours en l'air et il était si petit que je ne l'aurais pas vu si il ne m'avait pas pris la main. Un jour, on a du être ensemble en rang pour entrer dans l'école et tout le monde nous disait qu'on était des amoureux. Moi j'étais plutôt contre et j'avais pas du tout envie de tomber amoureuse de lui, et j'étais franchement mal à l'aise de devoir tenir la main à quelqu'un qui me paraissait être un petit enfant, alors que je n'avais moi-même que quatre ans. Il était venu un matin et m'avait offert un collier de perles. C'était si somptueux que j'étais restée bouche bée, ne comprenant pas pourquoi il m'offrait ça. Flattée, je lui ai donné quelques miettes d'attention pour le remercier, puis je l'ai oublié. Un jour nous nous sommes croisé dans le métro, lui avec sa mère, moi avec ma nourrice, et il a sauté de joie dans tous les sens en me faisant des grands signes, je ne l'ai plus jamais revu après cette année-là et je ne l'ai jamais oublié.

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02 mai 2010

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C'est là-bas que j'ai vu un serpent pour la première fois de ma vie. La campagne en France n'a pas changé depuis le moyen-âge, et ce jour là j'en ai eu la preuve. C'est aussi par ce jour là que j'ai conscience que j'étais vraiment une toute petite fille, je m'étais retrouvée à suivre deux voyous, de petits français qui me paraissaient grands parce qu'ils fumaient et que quand on fume on est grand. Ils sont venus me voir, et je crois qu'un des deux, le grand blond, avait envie de me faire des trucs mais c'était interdit. Ils m'ont montré un serpent qu'ils venaient d'attraper dans les hautes herbes. J'avais toujours pensé que c'était très grand et très long, mais ce serpent là était vraiment décevant. Il était petit, beige et court, et visiblement très en colère après les deux nigauds. Ils riaient et le torturaient. Ils ont fait fumer la pauvre bête, et le filtre de la cigarette est devenu tout rouge, j'ai bêtement pensé que le serpent portait du rouge à lèvres, il a fait quelques soubresauts et a fini par ne plus bouger. Les culs-terreux l'ont jeté au loin, et c'en était fini de mon histoire avec le serpent. Quand on est enfant on assiste aux choses sans jugement, mais je savais que la cruauté était contre-nature, même aussi jeune. Je n'ai plus jamais revu les deux grands, et je pense que c'est une bonne chose.

Ce jour là je portais un pull vert.

La balançoire était le lieu de tous les défis. Il y a un plaisir monumental à l'envoler dans les airs d'un simple coup de pied, et assis en plus, et aller de plus en plus haut, et parfois avoir l'impression que le sol va sauter pour nous rattraper, alors on plie les jambes fort fort en dessous du siège et quand on tombe ça fait encore plus mal.

J'étais la championne du saut périlleux en balançoire. Il fallait se balancer si haut qu'on faisait le tour entier de la structure. C'était super dangereux mais à cette époque-là je m'en fichais. Mon record a été de trois tours. Mais un jour je suis tombée et je me suis fait super mal, j'arrivais plus à respirer alors j'ai arrêté. La balançoire oui mais les sauts périlleux non.

Je me souviens que j'ai même été à l'école là-bas. Pour aller à l'école il fallait prendre la voiture. C'était une Toyota beige à l'intérieur. Je détestais. A l'école, on m'a mise en maternelle, normal j'avais quatre ans. Mais un jour ils ont fait un test et j'ai du aller au CP parce que j'étais en avance. En même temps je savais déjà lire en russe en plus donc le reste c'était trop facile.

L'école était minuscule. Toutes les classes étaient en rang dans la même sale. Au début j'étais inconnue. Après j'étais populaire. Et à la fin j'étais wanted, fichée à vie. Je ne me souviens que d'une personne que je détestais plus que tout, parce qu'elle avait les cheveux courts et qu'elle portait des pantalons.

Cette fille était frappée d'opprobre et je me souviens qu'on m'avait forcée à aller chez elle et que j'avais honte. Mais ce jour-là j'avais découvert une personne derrière "la fille/garçon" et que j'avais compris que j'étais conne. Le lendemain à l'école, non seulement j'ai porté un pantalon comme elle mais j'ai carrément décidé d'être sa copine, malgré l'interdit absolu. A partir de ce moment-là ma vie sociale a été foutue pour toujours.

J'ai appris à faire mes lacets dans la véranda en plastique qui sentait le moisi, sur une caisse en bois. Ils étaient rayés jaune et marron, c'était très en vogue à l'époque. Faire mes lacets c'était comme arrêter le biberon, je voyais ça comme un cap une limite entre l'enfance et l'âge adulte.

Et puis il y a eu cette semaine fatidique de pâques quand la maison s'est mise à puer. Au début c'était juste dérangeant, mais à force c'est devenu insoutenable, et on a cherché partout ce qui pouvait causer cette odeur nauséabonde. On s'était même fait disputer par le sergent qui pensait qu'on avait fait une bêtise et qu'on n'osait pas l'avouer.

Enfin, au bord du désespoir, la russe a fini par découvrir une assiette sur la cheminée. Les œufs de pâques, oubliés depuis tellement de temps qu'ils s'étaient transformés en soupe verte avec des vers dedans. Tout est redevenu normal.

Il a plu encore quelques fois, on m'a mis un suppositoire parce que j'étais malade, puis j'ai dit au revoir à la Normandie. Sans regrets.

Des années plus tard ma prof de russe du lycée Jules Ferry était tombée malade alors une remplaçante est venue. Elle m'a fixée pendant tout le cours, et à la fin elle est venue me voir en me demandant si je me souvenais d'elle, c'était la russe. Je me souvenais très bien, mais en la voyant je me suis souvenue de sa faiblesse, et du sergent-chef. Et j'ai préféré l'oublier.

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01 mai 2010

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Je devais avoir quatre ans quand maman nous a envoyés en Normandie. Je me souviens de la région parce que quand j'étais petite changer de région c'était changer de frontière, donc changer de pays et comme c'est compréhensible vu mon histoire c'était une des seules choses que je savais faire, changer de pays.

Je me souviens qu'on m'a clairement expliqué ce qui allait se passer, mais pour être honnête je ne me suis jamais vraiment intéressée aux détails de ce qu'on pouvait me raconter. Je n'ai retenu qu'une seule chose: que ces gens allaient m'emmener en Normandie, j'aimais l'idée alors je n'ai pas trop retenu qu'on allait me séparer de maman, pour un temps qui allait me paraître le plus long de toute l'histoire de la séparation. Quand j'en ai reparlé à ma mère des années après, je lui ai demandé pourquoi on était resté des années dans cet endroit - elle a écarquillé les yeux et m'a dit que je n'y étais restée que quelques semaines, et que j'exagérais toujours tout.

Quelques semaines, d'accord. Mais dans ma tête ce fut une éternité, tant que je me souviens plus des détails de ces "quelques semaines" que de toute mon enfance. Le chef et la russe nous ont traités comme des cons. Le frère et moi appartenions à cette catégorie délicate d'enfants précoces, de ceux qui s'épanouissent en fonction de chaque seconde passée avec leur entourage, et qui perçoivent ce que les adultes eux-mêmes sont trop stupides pour flairer, on était des boules émotives douées de raison. Une enfance comme ça c'est comme être doué de pouvoirs magiques et de ne pas s'en douter, c'est du gâchis.

Quand il faisait beau on pouvait jouer à la balançoire. Le jardin était très vert, et il y avait un potager. Je n'aimais pas le pain d'épices et il n'y avait que ça pour le goûter, parfois il y'avait du Galak et mon préféré c'était celui aux corn-flakes. Je me souviens que je m'allongeais dans l'herbe et que je regardais les fleurs avec un étonnement sans cesse renouvelé, que le ciel était bleu clair et rarement azur, que ma meilleure amie était la fille d'une nonne orthodoxe du couvent juste à côté, et qu'on s'était flairées comme des sauvageonnes avant de se ruer dans les bras l'une de l'autre, elle avait un visage foncé et sa mère était sèche mais malicieuse. Je comprenais déjà que c'était rare d'être la fille d'une nonne orthodoxe en Normandie, d'où l'attrait, j'étais différente aussi et pas normande pour un sou.

Quand on est enfant on se dispute souvent avec les autres en disant ce que les adultes pensent sans le savoir. La route en face de la maison était bétonnée et poussiéreuse en même temps. Il y'avait quelque chose de double dans ce village, c'était normand mais y'avait un couvent russe. C'était des pavillons avec une route moderne et pourtant ça puait le moyen-âge.

Au bout de la route à droite de la maison en suivant la poussière il y avait un petit cimetière.  Je ne sais pas pourquoi j'y allais, un cimetière ce n'est pas une destination de rêve pour un enfant mais pour moi qui venais d'un monde avec des livres puis propulsée dans un monde avec de l'herbe de la poussière et une cabane dans le jardin qui sent le plastique sucré, c'était une occupation comme une autre. Dans ce cimetière il y'avait une ambiance feutrée, comme si il était réellement séparé du monde des vivants par un mur invisible et insonorisé. Dans ce cimetière y'avait des morts normaux et des morts qui me touchaient. Les morts normaux c'était les vieux et les gens qui avaient l'air d'être morts parce que c'était le moment pour eux de mourir. Les morts qui me touchaient, c'étaient ceux devant qui je m'attardais sans raison, comme si il y'avait eu erreur. Je ne m'en rendais pas vraiment compte mais je me posais des questions qui n'étaient pas de mon âge. Et puis il y'en avait une devant laquelle je pleurais toujours. C'était un bébé qui était mort. Il y avait la photo de l'enfant sur la croix, un nourrisson d'à peine un an. L'anormalité de la chose me bouleversait: comment peut-on mourir avant de vivre?

Je me souviens d'avoir physiquement ressenti la même chose quand j'ai regardé un téléfilm sur une fille turque séparée de sa jumelle pour partir en France. Quand elle revenait en Turquie elle apprenait que sa sœur était morte encore enfant, et elle se recueille devant sa tombe. A ce moment-là j'ai physiquement ressenti ce qui se passait, il y a quelque chose qui vous gratte mais vous ne savez pas où, comme un membre qu'on vous aurait coupé alors que vous êtes entier.

J'ai pleuré devant ce film aussi.

Cette époque normande, le frère l'a vécue à deux ans. J'ai un coup au cœur quand j'y pense, j'ai envie de le serrer dans mes bras et de le rassurer, mais quand j'étais petite je n'étais pas vraiment une grande sœur.

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30 avril 2010

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Quand il pleuvait il fallait rester dans la cabane derrière la maison.

Ca sentait toujours drôle dedans, comme du plastique sucré. Il faisait tout blanc, le toit était en plastique un peu transparent, d'où la lumière et l'odeur. C'est là qu'ils rangeaient les poussettes du bébé. Y'en avait beaucoup, et pourtant il n'y avait qu'un seul bébé. Avec le frère on était enfermés là-dedans tant que la pluie tombait, et en Normandie autant vous dire qu'elle tombait longtemps.

C'est parce qu'on chahutait trop quand on était dans la maison, et le chef aimait pas qu'on fasse du bruit, sinon il nous courait après et il nous criait dessus comme un sergent. Je ne l'aimais pas du tout. Autour de lui y'avait de la violence et de la peur, et quand il était là c'était comme un baril de poudre autour duquel fallait surtout pas faire des étincelles. La dame russe qui était mariée avec lui était plus gentille, mais elle était faible. Même petite je voyais sa faiblesse, c'était une maison sans amour et ça se sent quand on est gosse.

On parlait le russe dans mon enfance, c'était la langue de mon monde. Maman avait choisi ça comme ça, comme elle aurait pu choisir l'allemand ou l'anglais, mais elle est russe dans le sang plus que tout. Quand on n'a pas d'origine stable on doit bien s'accrocher à une partie de notre héritage, sinon on risque de ne plus savoir qui on est.

Une enfance en russe c'est différent. C'est comme si j'avais grandi dans un pays entre la France et la Russie, entourée des Etats-Unis et de l'Allemagne parce qu'on parlait ces langues aussi dans la famille. En fait j'aurais pu grandir à Berlin sous l'occupation et on aurait été débarrassés. Mais je suis née à Versailles, parce que ma mère pensait que Paris n'était pas assez bien pour moi et mon frère. Alors de Versailles je suis allée à Paris comme un bébé roi (je suis sûre que maman a fait exprès, je la connais), et j'ai vécu dans le Marais, ce qui à l'époque n'était pas forcément grand-chose. 

Après j'ai vécu à Autun, dans une maison que Babulia ma grand-mère habite encore aujourd'hui, pendant un mois, puis dans le Marais, encore. C'est là que mes parents on décidé de partir à Washington. Même les américains veulent le rêve américain apparemment. J'ai trop bougé quand j'étais petite. C'est notre côté gitan, notre côté apatride qui ne tient pas en place, le monde est à nous mais on est chez nous nulle part. Je ne me souviens de rien, sauf de l'avion je crois, mais je ne suis pas sûre c'était il ya trop longtemps et j'étais trop jeune.

Le seul souvenir visuel que j'ai de ma très jeune enfance c'est d'être dans les bras de ma mère dans un bus avec des sièges verts et d'attirer l'attention vers moi par le simple fait d'exister, et ça c'était genial. Mon père a pas tenu et est retourné en France, et maman l'a suivi. Alors je suis redevenue française encore et je suis restée pour de bon.

C'est à peu près à cette époque que le frère est né. Quand t'es balloté dans tous les sens et qu'après y'en a un deuxième qui arrive, c'est dur de se sentir bien dans la vie. T'as un peu l'impression d'être tombé du ciel et qu'on a du faire avec toi, qu'on t'aime bien mais bon chut. C'est le truc qui te marque à vie si tu ne fais pas gaffe. Et ça a marqué la mienne c'est pour ça que j'en suis là à devoir écrire pour mettre de l'ordre dans ma mémoire.

Sinon je meurs.

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Pour écrire un peu.

Et l'histoire s'étire puis se casse. Encore les mêmes mots, les mêmes doutes, les mêmes larmes. Un peu de joie saupoudrée histoire de vivre pour quelque chose. Mais toujours les mêmes cycles, sans arriver à les casser, sans pouvoir toucher du doigt ce qui fait si mal et sans comprendre ce qu'on a fait de travers. On s'assoit, et on écrit.

Ecrire pour vivre, ce n'est pas un prix énorme à payer. Se dire que la clef est quelque part, que ce qui a scellé notre histoire est caché dans notre mémoire et que si on trouve on est sauvé. C'est toujours très étrange de se rappeler que l'enfant qu'on était c'est la même personne que nous. Comme si on était doublement responsable: l'enfant de ce qu'il nous arrive, et nous de ce qu'il arrive à l'enfant. A l'âge où je peux envisager l'appellation d'adulte, je retourne dans mon passé et je le fouille. Il me hante il est toujours là et ne veut pas partir. Je vis dedans, je classe, je me souviens, je me méfie beaucoup, et je ne le laisse pas partir parce que le présent est trop effrayant. Le passé est douloureux mais si confortable, si… prévisible.

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27 avril 2010

La grand-mère vivante du rock n' roll, rien que ça, ouai ouai.

C'est quand on se pense rock n' roll qu'on se prend les plus grosses baffes à l'ego imaginables. Déjà c'est trop naze de pas tout connaître, quand même, documentons-nous un peu que diable, allons à des concerts underground, bref soyons curieux, mais en plus quand on entend la meilleure musique qu'il nous a été donné de découvrir et qu'il s'avère que ça ne vient pas du tout de paraître dans les bacs mais que ça fait trente ans que c'est là tout beau tout crade à attendre qu'on l'écoute, ça devient indécent. Honteux même.

Objet du litige: Lydia Lunch. (Wikipedia vous parlera mieux d'elle, moi je vais vous dire ce que j'en pense.)

Une gigapote m'a emmenée la voir en concert samedi soir au Batofar. Déjà ça fait mal de voir qu'on a complètement ignoré la scène underground parisienne pendant aussi longtemps, surtout quand on pense la connaître. Je me confesse: je ne fais plus rien d'intéressant, je ne vois plus rien d'intéressant, j'écoute Alanis Morissette et je n'ai pas lu un livre depuis des mois. Donc première partie franchement hyper naze, tellement naze que je suis partie à la fin du premier morceau (bon en fait c'est surtout le son qui était pourri, les pauvres), comme à peu près tout le monde, et attente. Qui est cette femme dont on me dit tant de bien? Ouh ouh je suis toute emoustillée.

Le concert commence, on me suggère d'aller devant la scène. Je regarde mes ballerines en léopard qui me crient que je pourrais aussi bien me foutre pied-nus dans le pogo, hausse les épaules et pouf vais devant. Elle arrive, elle est classe. Pourtant sa robe est super sobre, limite petites broderies de petites fleufleurs, et lèvres rouges. Tchack. Très sincèrement si j'arrive a avoir l'air aussi classe à 55 berges j'aurai pas complètement foutu ma vie en l'air. Hell Yeah.

Musicalement c'est une tuerie dès les premières notes, c'est efficace, c'est profond, c'est... une des plus grosses baffes musicales de ma life. Je vais m'acheter ses albums de ce pas, et je vous suggère d'en faire autant.

Sur ce, salut.

portrait_lydia_lunch

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26 avril 2010

Test urinaire et gueule de bois.

A force de boire pour oublier, j'ai oublié pourquoi je bois. C'est vraiment navrant de se retrouver dans cet état, mais c'est devenu une habitude et ma dignité s'envole peu à peu, alors je me dis qu'il faut s'y faire. Alors je bois et quand je bois, s'il y a une substance illicite qui veut bien me passer entre les mains je la prends, comme ça on aggrave bien la situation, jusqu'à ce que la médecine du travail nous demande de bien vouloir pisser dans un gobelet en plastique.

Et là on se dit que notre urine suffirait à tuer un cheval tellement on a déconné, et qu'on va se faire virer. Pourtant c'est pas que je suis une toxicomane c'est juste que j'aime profiter à fond de mes soirées, comme ça je regrette rien et surtout je ne me souviens pas.

Bon à part l'air choqué de l'infirmière, j'ai pas trop eu de retour. Le médecin m'a regardée, a regardé l'analyse, puis m'a re-regardée en faisant mine de vouloir m'en parler, puis elle m'a demandé si j'avais un suivi gynécologique régulier.

Et j'ai répondu que non, parce que je suis célibataire depuis deux ans et demie, la réponse stupide de toute femme qui cherche à trouver une excuse pour ne pas écarter les jambes devant quelqu'un qui s'intéresse vraiment à ce qui se passe à l'intérieur d'elle, et de son minou.

Deux ans et demie, putain, voilà pourquoi j'ai la gueule de bois.

Bon allez je parlerai de trucs intéressants plus tard, salut.

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Cérémonie d'ouverture.

self_portrait

Salut.

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