01 mai 2010

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Je devais avoir quatre ans quand maman nous a envoyés en Normandie. Je me souviens de la région parce que quand j'étais petite changer de région c'était changer de frontière, donc changer de pays et comme c'est compréhensible vu mon histoire c'était une des seules choses que je savais faire, changer de pays.

Je me souviens qu'on m'a clairement expliqué ce qui allait se passer, mais pour être honnête je ne me suis jamais vraiment intéressée aux détails de ce qu'on pouvait me raconter. Je n'ai retenu qu'une seule chose: que ces gens allaient m'emmener en Normandie, j'aimais l'idée alors je n'ai pas trop retenu qu'on allait me séparer de maman, pour un temps qui allait me paraître le plus long de toute l'histoire de la séparation. Quand j'en ai reparlé à ma mère des années après, je lui ai demandé pourquoi on était resté des années dans cet endroit - elle a écarquillé les yeux et m'a dit que je n'y étais restée que quelques semaines, et que j'exagérais toujours tout.

Quelques semaines, d'accord. Mais dans ma tête ce fut une éternité, tant que je me souviens plus des détails de ces "quelques semaines" que de toute mon enfance. Le chef et la russe nous ont traités comme des cons. Le frère et moi appartenions à cette catégorie délicate d'enfants précoces, de ceux qui s'épanouissent en fonction de chaque seconde passée avec leur entourage, et qui perçoivent ce que les adultes eux-mêmes sont trop stupides pour flairer, on était des boules émotives douées de raison. Une enfance comme ça c'est comme être doué de pouvoirs magiques et de ne pas s'en douter, c'est du gâchis.

Quand il faisait beau on pouvait jouer à la balançoire. Le jardin était très vert, et il y avait un potager. Je n'aimais pas le pain d'épices et il n'y avait que ça pour le goûter, parfois il y'avait du Galak et mon préféré c'était celui aux corn-flakes. Je me souviens que je m'allongeais dans l'herbe et que je regardais les fleurs avec un étonnement sans cesse renouvelé, que le ciel était bleu clair et rarement azur, que ma meilleure amie était la fille d'une nonne orthodoxe du couvent juste à côté, et qu'on s'était flairées comme des sauvageonnes avant de se ruer dans les bras l'une de l'autre, elle avait un visage foncé et sa mère était sèche mais malicieuse. Je comprenais déjà que c'était rare d'être la fille d'une nonne orthodoxe en Normandie, d'où l'attrait, j'étais différente aussi et pas normande pour un sou.

Quand on est enfant on se dispute souvent avec les autres en disant ce que les adultes pensent sans le savoir. La route en face de la maison était bétonnée et poussiéreuse en même temps. Il y'avait quelque chose de double dans ce village, c'était normand mais y'avait un couvent russe. C'était des pavillons avec une route moderne et pourtant ça puait le moyen-âge.

Au bout de la route à droite de la maison en suivant la poussière il y avait un petit cimetière.  Je ne sais pas pourquoi j'y allais, un cimetière ce n'est pas une destination de rêve pour un enfant mais pour moi qui venais d'un monde avec des livres puis propulsée dans un monde avec de l'herbe de la poussière et une cabane dans le jardin qui sent le plastique sucré, c'était une occupation comme une autre. Dans ce cimetière il y'avait une ambiance feutrée, comme si il était réellement séparé du monde des vivants par un mur invisible et insonorisé. Dans ce cimetière y'avait des morts normaux et des morts qui me touchaient. Les morts normaux c'était les vieux et les gens qui avaient l'air d'être morts parce que c'était le moment pour eux de mourir. Les morts qui me touchaient, c'étaient ceux devant qui je m'attardais sans raison, comme si il y'avait eu erreur. Je ne m'en rendais pas vraiment compte mais je me posais des questions qui n'étaient pas de mon âge. Et puis il y'en avait une devant laquelle je pleurais toujours. C'était un bébé qui était mort. Il y avait la photo de l'enfant sur la croix, un nourrisson d'à peine un an. L'anormalité de la chose me bouleversait: comment peut-on mourir avant de vivre?

Je me souviens d'avoir physiquement ressenti la même chose quand j'ai regardé un téléfilm sur une fille turque séparée de sa jumelle pour partir en France. Quand elle revenait en Turquie elle apprenait que sa sœur était morte encore enfant, et elle se recueille devant sa tombe. A ce moment-là j'ai physiquement ressenti ce qui se passait, il y a quelque chose qui vous gratte mais vous ne savez pas où, comme un membre qu'on vous aurait coupé alors que vous êtes entier.

J'ai pleuré devant ce film aussi.

Cette époque normande, le frère l'a vécue à deux ans. J'ai un coup au cœur quand j'y pense, j'ai envie de le serrer dans mes bras et de le rassurer, mais quand j'étais petite je n'étais pas vraiment une grande sœur.

Posté par rosebeude à 18:11 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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