02 mai 2010

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C'est là-bas que j'ai vu un serpent pour la première fois de ma vie. La campagne en France n'a pas changé depuis le moyen-âge, et ce jour là j'en ai eu la preuve. C'est aussi par ce jour là que j'ai conscience que j'étais vraiment une toute petite fille, je m'étais retrouvée à suivre deux voyous, de petits français qui me paraissaient grands parce qu'ils fumaient et que quand on fume on est grand. Ils sont venus me voir, et je crois qu'un des deux, le grand blond, avait envie de me faire des trucs mais c'était interdit. Ils m'ont montré un serpent qu'ils venaient d'attraper dans les hautes herbes. J'avais toujours pensé que c'était très grand et très long, mais ce serpent là était vraiment décevant. Il était petit, beige et court, et visiblement très en colère après les deux nigauds. Ils riaient et le torturaient. Ils ont fait fumer la pauvre bête, et le filtre de la cigarette est devenu tout rouge, j'ai bêtement pensé que le serpent portait du rouge à lèvres, il a fait quelques soubresauts et a fini par ne plus bouger. Les culs-terreux l'ont jeté au loin, et c'en était fini de mon histoire avec le serpent. Quand on est enfant on assiste aux choses sans jugement, mais je savais que la cruauté était contre-nature, même aussi jeune. Je n'ai plus jamais revu les deux grands, et je pense que c'est une bonne chose.

Ce jour là je portais un pull vert.

La balançoire était le lieu de tous les défis. Il y a un plaisir monumental à l'envoler dans les airs d'un simple coup de pied, et assis en plus, et aller de plus en plus haut, et parfois avoir l'impression que le sol va sauter pour nous rattraper, alors on plie les jambes fort fort en dessous du siège et quand on tombe ça fait encore plus mal.

J'étais la championne du saut périlleux en balançoire. Il fallait se balancer si haut qu'on faisait le tour entier de la structure. C'était super dangereux mais à cette époque-là je m'en fichais. Mon record a été de trois tours. Mais un jour je suis tombée et je me suis fait super mal, j'arrivais plus à respirer alors j'ai arrêté. La balançoire oui mais les sauts périlleux non.

Je me souviens que j'ai même été à l'école là-bas. Pour aller à l'école il fallait prendre la voiture. C'était une Toyota beige à l'intérieur. Je détestais. A l'école, on m'a mise en maternelle, normal j'avais quatre ans. Mais un jour ils ont fait un test et j'ai du aller au CP parce que j'étais en avance. En même temps je savais déjà lire en russe en plus donc le reste c'était trop facile.

L'école était minuscule. Toutes les classes étaient en rang dans la même sale. Au début j'étais inconnue. Après j'étais populaire. Et à la fin j'étais wanted, fichée à vie. Je ne me souviens que d'une personne que je détestais plus que tout, parce qu'elle avait les cheveux courts et qu'elle portait des pantalons.

Cette fille était frappée d'opprobre et je me souviens qu'on m'avait forcée à aller chez elle et que j'avais honte. Mais ce jour-là j'avais découvert une personne derrière "la fille/garçon" et que j'avais compris que j'étais conne. Le lendemain à l'école, non seulement j'ai porté un pantalon comme elle mais j'ai carrément décidé d'être sa copine, malgré l'interdit absolu. A partir de ce moment-là ma vie sociale a été foutue pour toujours.

J'ai appris à faire mes lacets dans la véranda en plastique qui sentait le moisi, sur une caisse en bois. Ils étaient rayés jaune et marron, c'était très en vogue à l'époque. Faire mes lacets c'était comme arrêter le biberon, je voyais ça comme un cap une limite entre l'enfance et l'âge adulte.

Et puis il y a eu cette semaine fatidique de pâques quand la maison s'est mise à puer. Au début c'était juste dérangeant, mais à force c'est devenu insoutenable, et on a cherché partout ce qui pouvait causer cette odeur nauséabonde. On s'était même fait disputer par le sergent qui pensait qu'on avait fait une bêtise et qu'on n'osait pas l'avouer.

Enfin, au bord du désespoir, la russe a fini par découvrir une assiette sur la cheminée. Les œufs de pâques, oubliés depuis tellement de temps qu'ils s'étaient transformés en soupe verte avec des vers dedans. Tout est redevenu normal.

Il a plu encore quelques fois, on m'a mis un suppositoire parce que j'étais malade, puis j'ai dit au revoir à la Normandie. Sans regrets.

Des années plus tard ma prof de russe du lycée Jules Ferry était tombée malade alors une remplaçante est venue. Elle m'a fixée pendant tout le cours, et à la fin elle est venue me voir en me demandant si je me souvenais d'elle, c'était la russe. Je me souvenais très bien, mais en la voyant je me suis souvenue de sa faiblesse, et du sergent-chef. Et j'ai préféré l'oublier.

Posté par rosebeude à 20:57 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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