04 mai 2010

-----

L'année suivante j'ai changé d'école, je suis allée deux ou trois rues plus haut, rue de Milan dans une école privée, qu'on appelait la Trinité. Le jour de ma rentrée, car il fut plus tardif que pour d'autres – je ne faisais jamais comme tout le monde, c'était un signe – j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps. J'étais en avance et on m'a mise au CP, alors que je n'étais qu'un bébé. D'autres enfants précoces auraient supporté la pression, et l'ont fait d'ailleurs, j'en connais, mais j'étais très immature affectivement, je buvais encore le biberon tous les soirs, et je n'étais pas du tout prête à entrer à l'école définitivement.

Les élèves apprenaient à lire, moi je savais déjà. Pourtant j'étais incapable de réciter l'alphabet. J'ai eu de mauvais résultats cette année en français, alors que j'excellais dans les maths, pour la simple raison qu'ils ne me laissaient pas lire comme je savais le faire, ils voulaient y ajouter des règles. Je n'ai jamais été capable de les comprendre, et encore aujourd'hui je fonctionne avec mon système d'écrire ce qu'on lit. Jusqu'à mes onze ans mon orthographe était atroce, parce qu'on me demandait pendant les dictées de faire attention à quoi s'accordaient les verbes, les COD, les COI, et je ne sais quelle autre règle absurde, et j'ai toujours pensé que si on changeait ce système au moins la moitié des français serait lettrée, ce qui ne serait déjà pas mal. Après j'ai fait comme dans les livres et je suis passée de moins quinze sur vingt (pour de vrai) à vingt sur vingt, tout simplement.

J'ai donc dû réapprendre ce que je savais déjà, je ne comprenais toujours pas ce qui m'arrivait, pourquoi j'étais là et pas à la maison tranquillement en train de lire un livre, j'étais sage je pouvais rester là bas et je n'aurais dérangé personne, mais on me forçait à aller à cette garderie horrible où je n'avais aucun ami.

Etre pauvre dans une école privée du VIIIe arrondissement de Paris, c'est affreux. Des vêtements moches, des collants si usés qu'on voyait à travers alors qu'ils étaient en coton, des trous, des tâches, le goûter pas très ragoutant, jamais de beaux sandwiches aux sorties, et pas de pain au chocolat à la fin de la journée. Maman travaillait tout le temps alors c'était une nourrice qui venait nous chercher, et je n'aimais pas souvent mes nourrices comme j'ai pu le démontrer plus tôt. A cette époque la polonaise avait battu tous les records de la nourrice détestable. Déjà elle parlait un ersatz de russe ce qui lui donnait l'air débile, elle était grosse, moche, vieille, et immense, avec des vêtements laids de supermarché rayon grosse ménagère, si bien qu'un jour je lui ai tiré la langue, ce qui équivaut à un gros mot, c'est juste que je n'en connaissais pas.  Elle l'a tout de suite rapporté à ma mère, mais je fus vengée quand le frère décida de tomber malade et de vomir absolument partout. C'était une de nos spécialités, le vomi périphérique, une fois j'ai été malade chez mon père et j'ai vomi absolument partout et il a été furax. La polonaise a démissionné peu de temps après, en tout cas.

L'année a continué et est allée de pire en pire. J'ai fini par devenir amie avec une fille triste qui s'appelait Isabelle, qui vivait tout près de chez moi. Sa mère était sèche comme une biscotte, et elle avait un petit frère de l'âge du mien. On allait parfaitement ensemble. Un soir j'ai dormi chez elle et elle m'a montré son sexe, sans arrière pensée aucune mais c'était quand même hyper gênant, je ne voyais pas l'intérêt de montrer nos parties intimes entre filles, déjà que les garçons n'étaient pas trop dans mes occupations, je n'allais pas chercher à savoir ce qui se passait sous les culottes des filles.

On n'est pas restées amies longtemps, surtout que j'ai changé d'école l'année d'après. Mais cette année fut longue pour beaucoup de raisons. Ma solitude, a peine soulagée par Isabelle, commença à devenir une vraie gêne. Je m'occupais comme je pouvais, j'essayais d'ouvrir des cadenas, c'était mon occupation principale. Je m'imaginais dans un château et j'allais d'un endroit à l'autre, et j'essayais de trouver un code secret pour m'échapper de là. C'était très méticuleux comme jeu, et seule Isabelle y a joué avec moi, une fois. Je ne sais pas si c'est elle qui en a parlé au garçon qui s'est moqué de moi devant tout le monde, mais je sais qu'après je n'y ai plus jamais joué.

Puis une des filles de l'école, une grande, m'a trouvée et m'a traumatisée à vie. Elle m'a hurlé dessus à plusieurs reprises, dans la cour d'école, j'étais contre un poteau et elle tournait autour de moi en hurlant. C'était tellement absurde et pourtant je me sentais vraiment coupable, comme si j'avais fait une bêtise. Elle l'a fait plusieurs fois puis elle a arrêté, mais personne ne l'y a forcée, tout le monde s'en foutait. Je n'ai jamais pensé à me plaindre auprès d'un adulte ou d'un surveillant, de toute façon ils étaient tous dans le coup.

J'ai passé un an comme ça, noël cette année-là fut doux et heureux, puis l'été arriva. Pour la fin des cours il y avait un spectacle et on a joué la petite sirène et je l'ai pris très, très à cœur. Mais je n'en garde pas un bon souvenir, j'ai dû faire une connerie sur scène. Quoi qu'il arrive je me souviendrai toute ma vie du costume, un juste au corps bleu auquel on avait attaché des foulards transparents, qui me transformait instantanément en sirène.

Posté par rosebeude à 21:28 - Commentaires [0] - Permalien [#]


Commentaires sur -----

Nouveau commentaire