11 mai 2010

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Les moments ne se fixent pas dans ma mémoire, ils bougent tous seuls. Parfois je mélange un ou deux souvenirs parce que je les superpose sans le savoir, et que par transparence on n'est pas toujours surs que l'image est double. Et puis les souvenirs sont précis, ils partent d'un instant à un autre et essayent toujours de grandir, mais je n'ai pas de place alors ils restent étroits, et puis les odeurs meurent en premier, après les sons, et enfin les détails. Seuls demeurent des fragments découpés au petit bonheur la chance sur la bande originale, et le souvenir prend vie comme un zombie.

En quelques années, mon enfance est passée d'âcre à aride. Les souvenirs sont plus nets, et je me souviens surtout de quand les rues étaient vides. J'ai changé d'école, donc, je suis montée plusieurs rues plus haut, et on m'a inscrite à l'école municipale comme tous les enfants normaux dirons-nous. Elle était juste en bas de chez moi. Que dire? Une scolarité survolée, un maître, monsieur Théodore, un beau, grand antillais, un homme très joyeux et très frais, avec une lumière à l'intérieur. Il ne me faisait pas peur et il était tout le temps enjoué. Des difficultés à me sociabiliser, toujours, une amie – Cindy, ses parents étaient tellement des cas sociaux qu'elle vivait chez une grosse dame avec des chiens et des chats, dans une maison incroyable au 6bis, cité Veron à Montmartre. On avait une sorte de cours de yoga où on nous apprenait à respirer et où j'avais toujours une serviette moche alors que tous les autres en avaient une super cool. C'est là que j'ai entendu le terme "plexus solaire" pour la première fois. Aucun intérêt pour un gosse, et la maitresse était une sorte de hippie bizarre et probablement dépressive.

Il y avait Moussa qui un jour a eu une crotte de pigeon sur les cheveux et avec ses cheveux crépus c'était encore plus dégueu, il y'avait Adrien qui a redoublé sans le savoir et a pleuré devant tout le monde, il était sympa lui. Et puis d'autres filles, des gentilles, des méchantes. Les enfants mordent avec les mots, c'est terrible une enfance avec des chiens comme camarades. J'allais chercher des chewing-gums au magasin derrière chez moi et quand y'en avait un vert je gagnais un chewing-gum gratuit. Un jour,  j'en ai eu que des verts, et la dame du magasin a fini par refuser de m'en donner. N'empêche que j'étais tombée sur un super filon, j'étais contente.

Et puis il y a eu le CE2, avec une prof que j'aurais bien aimé adulte, le genre de femme androgyne qui fume et qui s'en fout, même si elle me grondait parce que je ne faisais absolument jamais mes devoirs. Et puis elle a dû tomber enceinte ou malade ou un truc qui l'a fait partir car on a eu une remplaçante en cours d'année. Elle marchait toujours d'un pas dansant, avec des robes à fleurs du rouge à lèvres et les cheveux courts et noirs. Vulgaire. Elle ne m'a pas ratée et a convoqué ma mère qui après l'entretien a marché à deux mètres devant moi, et m'a dit qu'elle ne m'aimait plus parce que j'avais des mauvaises notes. J'ai eu très peu de bonnes notes par la suite. Les années se sont suivies et j'ai vécu les mêmes choses encore, et encore, des COD, des COI, et des filles habillées en DPAM partout.

En été 93 nous avons déménagé rue des martyrs. Le quartier était plus sûr, c'était un chouette quartier, et on pouvait jouer dans la rue plus tard parce que de toute façons dans la rue y'avait que des boulangeries et des boucheries. Y'avait aussi une boutique un peu plus haut de chez moi qui s'appelait Diagonale Indigo. Je trouvais ce nom improbable et je suis toujours d'accord avec ça. C'est l'époque d'un mélange pour cinq francs sans réglisse s'il-vous-plaît madame. Toutes les semaines j'allais à la boulangerie du coin et pour cinq francs t'avais un mélange plus gros que le poing. C'était le temps ou dix centimes suffisaient à te rendre heureux pour cinq minutes. Les bonbons c'était comme de la drogue, je les finissais vite et fallait en avoir toujours plus. C'était aussi pratique pour te faire des potes. T'arrivais vers quelqu'un avec qui tu voulais parler et tu lui proposais un bonbon, et pour les amoureux c'était pareil. Je commençais toujours tout avec des bonbons, et d'ailleurs quand j'ai entendu la chanson de Brel pour la première fois j'ai tout de suite compris ce qu'il voulait dire.

La rue des martyrs sentait le pain chaud. Quand je passe à côté d'une boulangerie traditionnelle j'ai toujours un coup au cœur et une soudaine envie de bonbons.

Posté par rosebeude à 20:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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